mercredi 21 mai 2014

Profession : chercheur d'or


A l'est de la Hongrie, deux femmes qui portent le même prénom se battent à leur façon contre l'extrême pauvreté et contre le racisme le plus toléré d'Europe. Dans ces villages  isolés de tout, la population est majoritairement d'origine rom. Pour que les enfants des familles pauvres apprennent à aimer apprendre, Nóra L. Ritók a créé il y a 14 ans une école qui s'appuie sur l'art pour développer les talents. Il y a trois ans, Nóra Feldmár terminait ses études d'écologie industrielle et a rejoint l'association de Nóra avec un projet : accompagner les villageois dans la mise en place d'un chantier de fabrication de briquettes de biomasse. Parce que la maîtrise d'une technologie, même simple, peut changer la vie et les rapports entre les hommes. 
(3/3)

© Igazgyöngy Alapítvány (Real Pearl Foundation)

Après quelques heures passées à Told, les deux reporters nous ont ramenées à Budapest, Nóra Feldmár  et moi. En voiture, entre deux discussions, je me suis replongée dans tout ce que je venais de voir et de sentir. Dans le petit village, outre le chantier de production de briquettes de biomasse, j’ai visité un lieu dédié aux jeunes avec des ordinateurs ou encore une scène de théâtre. Juste à côté, un atelier de couture et de broderie, animé par deux femmes du village. Avec le développement de ces activités artisanales et agricoles, les perspectives pour les habitants de vivre  du revenu de leur travail deviennent petit à petit plus concrètes.


Les nouvelles de 2014 sont plutôt bonnes. A Told, les chantiers de briquettes et de renforcement de l’isolation des maisons continuent. Les habitants ont aussi construit des poulaillers avec des matériaux usés. Les femmes participent à des cours pour apprendre à cuisiner de façon diététique et économique, ou encore à bien s’occuper de leurs jeunes enfants. Nóra L. Ritok m’écrit que "des réunions régulières et de nombreux projets culturels, artistiques et éducatifs rendent le village toujours plus collaboratif". Alors que les partenaires locaux font régulièrement appel au savoir-faire de l’association pour gérer des situations délicates, le gouvernement hongrois lui-même présente désormais le travail de la Real Pearl Foundation comme une bonne pratique.

A Told, j’ai été frappée de la bonne ambiance générale et de la proximité avec laquelle Nóra F. échangeait avec les femmes. Je me suis sentie frustrée de ne pas pouvoir leur parler directement. Barrière du hongrois, mais pas seulement. Ma visite était rapide. Je suis habituée aux grandes villes européennes où tout le monde considère comme normal d’optimiser son temps, d’aller vite et droit au but. Ici, le temps a une autre consistance.


C’est d’ailleurs sans doute là que réside le secret de la réussite des projets de l’association, dont le chantier des briquettes. L’équipe de l'association accepte d’appréhender ce temps, ce lieu et ces gens dans leur spécificité. "On ne résout rien de Budapest", me dit Nóra L.R. "C’est ici, ensemble, que nous devons résoudre les problèmes". Des villages comme Told, pauvres et majoritairement peuplés de Roms, il y en a plein d’autres en Hongrie. Mais, en se concentrant sur la petite région de Berettyóújfalu, la Real Pearl Foundation se donne vraiment les moyens de réussir quelque chose. Au moins pour quatre raisons :        
  • Le fait de s’ancrer quelque part et d’y passer du temps permet de connaître le terrain, de mieux comprendre les gens, d’identifier les réels besoins et les leviers qui vont permettre d’améliorer les choses ;
  • Ce diagnostic s’appuie sur un croisement des savoirs : l’association apporte son regard et ses compétences (éducatives, sociales, artistiques, écologiques…) tout en sollicitant avec humilité l’expertise des habitants, qui sont les mieux placés pour parler de leur vie, des difficultés quotidiennes, des éventuelles tensions, de leurs besoins et de leurs espoirs. Sur la base d’un dialogue continu, chacun peut se remettre en question et enrichir sa propre vision.    
  • La Real Pearl Foundation n’entend pas faire à la place des gens. Avec une posture bienveillante, l’association propose des opportunités. Mais la dynamique ne prend que si les habitants s’en saisissent. Et, comme pour n’importe quel projet, c’est en commençant à faire que les personnes prennent petit à petit confiance en elles et mesurent mieux l’intérêt de leur action.
  • L’approche est celle des petits pas. On pose une briquette après une autre : on essaye quelque chose, on ajuste aux contraintes du terrain, on consolide si ça marche, on identifie alors d’autres possibilités et on introduit de la nouveauté. 

Il me semble que c’est la réunion de ces différentes manières de faire qui permet d’innover, a fortiori dans un environnement aussi complexe. La transformation induite par l'innovation se situe autant dans des effets tangibles -des conditions de vie qui s'améliorent que dans le processus. Le fait que chacun trouve sa place, puisse apporter sa propre contribution et s’inscrire dans une dynamique collective est probablement ce qui produit le plus de bien-être. De façon individuelle et collective.

Dans son expérience à Told, Nóra F. a particulièrement apprécié cette dimension-là. "On lit beaucoup de théorie sur la nécessité d’impliquer les habitants, mais c’est vraiment autre chose d’y être vraiment et de voir que, oui, c’est vraiment comme ça que cela doit se passer. Maintenant je peux vraiment dire que ces personnes ont de vraies compétences, de vraies qualités, parce que je les ai vues à l’œuvre, apporter des solutions. Et je sais que ça peut être vraiment génial de travailler avec elles". 


Nóra F. considère qu’elle a tout à apprendre d’une confrontation avec "le monde réel". Elle dit avoir mieux compris, de façon tangible, ce qu’est la pauvreté : "Toute cette pauvreté autour, on s’y habitue un peu d’une certain façon, mais parfois, sans prévenir, ça me heurte vraiment". Modestement, Nóra avoue qu’elle a encore des progrès à faire sur la gestion de projet. "Jusque là, j’ai surtout agi au feeling, en ayant la chance de pouvoir m’appuyer sur le travail de l’association, dont la présence est stable ici". Intuitivement, mais aussi parce qu’elle a beaucoup réfléchi au sujet dans le cadre de son mémoire, Nóra a trouvé le juste positionnement

Avec quelques coéquipiers, Nóra cherche aujourd’hui à accompagner d’autres villages très pauvres en Hongrie dans la mise en œuvre de projets, en s'appuyant sur le fonctionnement qu'elle a expérimenté à Told. Elle propose aux villageois l’introduction de technologies écologiques susceptibles d’améliorer leur quotidien, sans prétendre savoir à l’avance comment faire ni quelles ressources vont pouvoir être mobilisées. Ce qui peut rendre un tel projet possible, c'est le fait de travailler étroitement avec les habitants, qui connaissent leur territoire et leurs besoins, mais aussi avec des associations fortement implantées, pour que le projet trouve sa place dans un travail de développement plus global. C’est croire fortement, et le démontrer de façon tangible, que partout, même dans les lieux les plus marginalisés d’Europe, on peut trouver de l'or



Pour en savoir plus, n'hésitez pas à consulter le site de la Real Pearl Foundation (avec une partie en anglais bien documentée). 


vendredi 16 mai 2014

De l'art et du courage pour l'avenir des enfants


A l'est de la Hongrie, deux femmes qui portent le même prénom se battent à leur façon contre l'extrême pauvreté et contre le racisme le plus toléré d'Europe. Dans ces villages  isolés de tout, la population est majoritairement d'origine rom. Pour que les enfants des familles pauvres apprennent à aimer apprendre, Nóra L. Ritók a créé il y a 14 ans une école qui s'appuie sur l'art pour développer les talents. Il y a trois ans, Nóra Feldmár terminait ses études d'écologie industrielle et a rejoint l'association de Nóra avec un projet : accompagner les villageois dans la mise en place d'un chantier de fabrication de briquettes de biomasse. Parce que la maîtrise d'une technologie, même simple, peut changer la vie et les rapports entre les hommes. 
(2/3)


"Le talent est présent partout et on peut passer à côté de grands trésors si les potentiels de ces enfants ne s’expriment pas à cause du contexte dans lequel ils vivent". C’est une autre Nóra qui parle comme ça. J’ai rencontré Nóra L. Ritok le matin de cette journée de printemps. Après un parcours assez épique en train depuis la capitale hongroise, je suis arrivée à Berettyóújfalu,  plus grande (petite) ville de cette micro-région. 

Dans l’école un peu particulière qu’elle a créée -une école où les enfants se rendent tous les après-midi pour faire de l’art- Nóra est bien occupée ce matin-là : avant moi, elle a animé une formation puis reçu un journaliste et un photographe du quotidien hongrois Magyar Nemzet pour une interview. La sensibilité de ce journal est proche de celle de la FIDESZ, le parti du Premier ministre Viktor Orbán qui a conservé sa majorité des deux tiers aux élections du 6 avril dernier

Lorsque mon tour arrive, Nóra m’offre toute son attention. Elle me parle d’une façon très concentrée, décidée à utiliser pleinement ce moment pour me transmettre un peu de sa réalité. Des photos défilent et Nóra me commente ces lieux de vie qui ressemblent à des chantiers jamais finis. "Ces maisons n’ont pas l’eau courante, parfois pas d’électricité. Les familles vivent souvent à six ou huit dans une seule pièce." Elle ajoute : "Les enfants vont à l’école, mais les enseignants ne vont jamais dans les familles, ils ne se rendent pas compte des conditions dans lesquelles vivent ces enfants".


Avant, Nóra était elle aussi enseignante dans un établissement scolaire traditionnel. Elle était particulièrement attentive aux enfants rom qui n’avaient rien et qui n’intéressaient pas les autres instituteurs. Il y a quatorze ans, elle décide de fonder une école qui pourrait changer le cours de la vie des enfants pauvres, rom ou pas : un endroit où ils peuvent expérimenter, créer, être félicités, découvrir leur talents et développer le goût d’apprendre. En 2013, l’école a accueilli 650 enfants et jeunes de six à 22 ans. Ils habitent dans les villages alentours et, chaque jour, les équipes éducatives et sociales de l’association viennent les chercher.

Au départ, l’association concentre toute son action sur les enfants à travers l’éducation à l’art. Puis, après quelques années, Nóra se rend compte que, sans le soutien des familles, son action pour les enfants rencontre forcément des limites à un moment ou à un autre.  "Je sais que c’est impossible de changer la façon de vivre de cette grand-mère. Elle n’a jamais rien appris, jamais travaillé. Pourquoi cela changerait ? Mais elle et moi, on peut avoir un lien de partenariat pour les enfants, pour elle," Nora me désigne la petite fille souriante à côté de la grand mère sur la photo.


Année après année, la Real Pearl Foundation développe donc de nouvelles actions destinées à soutenir les familles : aide alimentaire, activités de broderie pour les femmes, confection de briquettes de biomasse, bourse mensuelle pour les élèves les plus méritants… "Avec cette bourse, toutes les familles comprennent que l’éducation, c’est très important," révèle l'astucieuse Nóra. Outre ce changement de regard sur l’éducation, l’objectif de l’association est de consolider ces communautés villageoises, de renforcer les capacités de chacun et les liens entre habitants.


Et pour donner une plus grande portée à l'action qu'elle conduit, Nóra L. Ritok a une arme secrète : son blog. Avec sa longue expérience, Nóra sait que son approche, qu’elle appelle la like méthode, est la seule qui marche avec ces personnes complètement exclues de la société. Dans un blog très suivi, Nóra invite donc les maires, les enseignants ou encore les policiers à privilégier un traitement humain des Roms plutôt que la pression et la discrimination. Dans ses articles, Nóra relate des situations précises jugées inacceptables, sans pour autant citer de nom mais en s’arrangeant pour que les personnes concernées se reconnaissent. "Avec ces personnes-là, le travail est plus difficile qu’avec les Roms. Mais je dois construire aussi avec elles des relations partenariales, je dois continuer à sourire".

Nóra dégage tout à la fois de la force et de la fragilité. Sa meilleure arme, c’est d’ailleurs sa sensibilité, son empathie en toute circonstance. Elle ne cache rien : révolte, détermination, un peu de fatigue, aussi, devant l’ampleur de la tâche qu’elle s’est choisie. Ses chaleureux sourires et ses gestes empreints d’une grande gentillesse me sont sincèrement destinés. Nora sait que la bataille de l’opinion se gagne pas à pas. Au bout de trois petits quarts d’heure, je suis conquise. Est-ce que les deux reporters de Magyar Nemzet le sont aussi? C'est dans leur voiture que je quitte Berettyóújfalu pour rejoindre le village Told. 




Suite et fin dans les prochains jours


lundi 12 mai 2014

Des briquettes de biomasse contre la pauvreté et les préjugés


A l'est de la Hongrie, deux femmes qui portent le même prénom se battent à leur façon contre l'extrême pauvreté et contre le racisme le plus toléré d'Europe. Dans ces villages  isolés de tout, la population est majoritairement d'origine rom. Pour que les enfants des familles pauvres apprennent à aimer apprendre, Nóra L. Ritók a créé il y a 14 ans une école qui s'appuie sur l'art pour développer les talents. Il y a trois ans, Nóra Feldmár terminait ses études d'écologie industrielle et a rejoint l'association de Nóra avec un projet : accompagner les villageois dans la mise en place d'un chantier de fabrication de briquettes de biomasse. Parce que la maîtrise d'une technologie, même simple, peut changer la vie et les rapports entre les hommes.   
(1/3)


A Told, six des 360 habitants avaient un travail "formel" en 2013. Parmi ces six personnes, une seule est d’origine rom, alors que les Roms représentent environ 80% de la population. Le village de Told est situé à quelques kilomètres de la frontière roumaine. Pendant les quelques heures passées sur place, j'ai été frappée par une bande sonore incroyable : les coups de pioche, les voix que je ne comprends pas, le vent, les rires, le chant du coq… Les femmes font des allées et venues entre le champ et le jardin où nous nous trouvons. Plusieurs hommes sont en train de travailler, les uns attelés à la construction d’un chemin bétonné, pendant que d’autres font avancer le processus de confection des briquettes de biomasse.

Cette petite brique, composée d’un mélange de résidus agricoles et de papier usé, est en train de changer beaucoup de choses ici. La façon de passer le temps. La manière de se chauffer, l’hiver. Peut-être aussi la façon d’envisager l’avenir, de croire en de meilleures conditions de vie. D’imaginer qu’il est possible de s’entendre correctement avec ses voisins, même sur le long terme. Roms et non-Roms. Mais aussi Roms de Hongrie, Roms Vlach et Roms de Roumanie. Et lentement, très lentement, cette briquette pourrait même changer l’image des populations d’origine rom en Hongrie.


C’est ça, en premier, qui a motivé Nóra Feldmár : "Je suis intrinsèquement contre le racisme". La jeune femme dégage un calme serein, mais je sens que ça bouillonne pas mal en elle. Pour Nóra, il existe un décalage révoltant entre les préjugés qui grandissent aujourd’hui en Hongrie sur les personnes d’origine rom et les conditions de vie déplorables que subissent ces populations dans des villages comme Told. Aucune possibilité d’accéder à un travail légal et rémunéré correctement, des logements complètement insalubres, un isolement géographique qui enferme. La pauvreté la plus extrême au cœur de l’Europe.

Nóra n’a pas, à l’origine, de lien particulier avec cette région de la Hongrie. Elle a grandi à Budapest et a achevé sa scolarité dans un lycée britannique. Elle est ensuite partie étudier le design de produit en Grande-Bretagne, puis l’écologie industrielle aux Pays-Bas. Nóra s’intéresse alors aux technologies écologiques susceptibles d’améliorer la vie des plus pauvres. "Dans mon master, il n’y avait pas spécialement de focus sur les questions sociales. On était quelques uns à s’y intéresser, mais ce n’était pas le plus commun." Nora découvre que, dans des pays en voie de développement, des ONG telles que la Legacy Foundation introduisent des technologies simples adaptées à des villages dotés d’un minimum de ressources, comme les briquettes de biomasse. En se rapprochant de Nóra L. Ritók, fondatrice de la Real Pearl Foundation, la jeune Nora trouve en Told un terrain d’expérimentation et de réflexion pour son mémoire de fin d’études.


Petit à petit et en s’appuyant sur tout le travail réalisé depuis des années par la Real Pearl Foundation dans le village, "Kish Nori" ("petite Nori"), comme ils l’appellent désormais ici, réussit à convaincre un nombre suffisant de personnes de rejoindre le chantier de confection des briquettes. Pour les habitants, ce chantier est intéressant à plus d’un titre :
  • Ils apprennent à maîtriser une technologie, même simple, et en retirent de la fierté ;
  • Ils travaillent entre pairs autour d’un projet qui a du sens. Ils partagent un objectif, susceptible de souder les différentes composantes de la communauté villageoise ;
  • En échange du travail fourni, les familles impliquées reçoivent un certain nombre de briquettes qui leur permet de se chauffer de façon saine l’hiver (en l’absence d’alternative au bois qui coûte cher, les habitants font brûler toute sorte d'objets de façon dangereuse et inefficace) ;  
  • Le chantier des briquettes peut conduire les habitants à participer à d’autres projets collectifs : jardin partagé, ateliers de cuisine, rénovation de l’isolation des maisons… En s'impliquant dans ces différentes activités, ils améliorent leurs conditions de vie. Dans le village, un climat de convivialité et de solidarité grandit peu à peu.
Au-delà de ces intérêts directs pour le village, le projet "briquettes" peut contribuer à  prouver au reste de la Hongrie que les Roms travaillent, et travaillent bien, et n’aspirent qu’à se rendre utiles lorsqu'ils en ont la possibilité. C’est ce qu’espère Nóra.



Suite à lire cette semaine



mercredi 26 février 2014

Ce qu’enseigne la joie


A Madrid, j’ai rencontré un clown joyeux. Lorena Silvestri a trois passions : le théâtre, l’éducation et l’entrepreneuriat social. Et un credo : c’est en s’amusant qu’on apprend le mieux. Avec son amie Carmen, elle a créé la compagnie de théâtre "Bailando Esperanza". Entre 2010 et 2012, les deux jeunes femmes ont porté le projet "Wake up and Dream !" en Inde, au Venezuela et au Moyen-Orient pour récolter des sourires d’enfants et apporter des moments de répit à leurs éducateurs. Dans les locaux d’Ashoka, puis au dernier étage du centre culturel CaixaForum, Lorena partage avec moi quelques belles histoires et des projets en pagaille.   




Ses yeux qui pétillent et son rire sonore, c’est comme pour annoncer tout de suite la couleur, une conviction profonde : la vie est une incroyable aventure. Née au Venezuela, Lorena Silvestri y passe son enfance, avant de partir étudier en Europe.

De ces jeunes années à Caracas, Lorena se souvient en particulier de l’école. Une école catholique, avec des enfants issus de familles très riches, une école où l’on enseigne la charité envers les plus démunis. « Quand on grandit dans une ville comme Caracas, il est très facile de s’apercevoir qu’il y a des choses ne vont pas bien dans le monde. Parce qu’on sait qu’il y a 80% de la ville où on ne peut pas aller parce que c'est dangereux, » explique Lorena, marquée par les fois où elle s’est rendue dans d’autres écoles pour jouer et partager des savoirs avec les enfants des quartiers pauvres.

Autre épisode resté gravé dans sa mémoire, sa rencontre avec le théâtre : « A 13 ans, j’ai assisté à une pièce jouée par des camarades et je me suis dit : "Voilà. C’est ce que je veux faire toute ma vie !" » raconte Lorena qui commence le théâtre l’année suivante et ne cessera plus d’en faire. 


A 17 ans, Lorena est acceptée au United World College (UWC), « une organisation internationale fondée pendant la guerre froide pour éduquer des jeunes du monde entier à une culture de la paix, à la résolution de conflit et à la compréhension interculturelle. » Elle passe ces deux années de formation dans l’école de Duino en Italie, le pays de son grand-père. Là, le "service pour la communauté" étant au cœur du projet pédagogique, Lorena consacre son énergie à des projets… de théâtre. « On a créé un spectacle de marionnettes,  "Les fables du monde", qui racontait la création du monde à travers le prisme de différentes cultures. On a fait une tournée dans tout Trieste : orphelinats, centres sociaux, maisons de retraite… C’était vraiment très amusant ! » s’enthousiasme Lorena.


Des nez de clown et des sourires

Après l’Italie, Lorena poursuit ses études en Allemagne, avant de s’installer dans la capitale espagnole. Tout en travaillant dans un centre de stimulation précoce dédié aux jeunes enfants et à leurs parents, la jeune femme suit une formation de clown. Elle y fait la connaissance de Carmen, qui est israélienne : « On a passé beaucoup de temps ensemble et on s’est vite rendu compte qu’on adorait être toutes les deux sur scène ! Un an après, on a créé notre compagnie de théâtre, "Bailando Esperanza" ». Puis, des amis de l’UWC invitent Lorena à leur mariage en Inde. « J’ai proposé à Carmen de venir avec moi et nous avons eu de longues discussions sur la manière d'apporter du sens à un voyage… Nous, ce qu’on savait faire, c’était jouer, donc pourquoi ne pas monter une pièce de théâtre ? » se remémore Lorena avec un grand sourire.

Ce qui suit, c’est le projet estival "Wake up and Dream !" réalisé entre 2010 et 2012 dans trois régions du monde : l’Inde, le Venezuela et le Moyen-Orient. Munies de centaines de nez rouges qu’elles distribuent sur leur route, les deux jeunes clowns se déplacent de village en village pour jouer leur pièce. Lorena me résume l’histoire : « On est deux exploreurs, perdus et affamés et, comme on ne parle pas très bien la langue, on commence à poser des questions… Dès les premières secondes, les enfants réagissent, finissent nos phrases, montent sur scène… C’est un spectacle très simple et  interactif. »


Pour les adultes qui accompagnent les enfants, instituteurs, éducateurs, parents, Lorena et Carmen proposent un atelier sur le clown. « On s’est vite rendu compte qu’on manquait de temps pour faire une vraie formation ; on a donc reconsidéré l’atelier comme un cadeau, un moment pour s’amuser bien plus que pour apprendre quelque chose, » précise Lorena. De la même façon, elle préfère mesurer l’impact de la démarche par le nombre de sourires récoltés (plus de 16 000 en trois ans) plutôt que par d’éventuels bénéfices éducatifs : « Beaucoup de gens et d’organisations travaillent dur pour le développement et l’éducation dans le monde… Nous, on vient les voir pour leur apporter quelques heures de rire et de divertissement ». 


Se faire plaisir et changer le monde

Cet ambitieux projet, Lorena et Carmen y ont consacré tout leur temps libre. A Madrid, Lorena enseigne le théâtre à de très jeunes enfants pour les éveiller à « l’imagination, l’expression et la création de leur propre monde ». Elle considère le jeu théâtral comme un puissant vecteur de bien-être et d’apprentissage.

Dans un autre registre mais avec la même envie de communiquer son énergie, Lorena contribue à animer le réseau "Jóvenes Changemakers" d’Ashoka en Espagne, avec des ateliers permettant à des jeunes de 14 à 24 ans de découvrir et d’expérimenter l’entrepreneuriat social. « L’idée n’est pas qu’ils puissent en vivre, mais plutôt qu’ils comprennent ce que signifie "être un entrepreneur social", qu’ils puissent ressentir l’excitation de créer eux-mêmes une opportunité depuis le départ et d’apporter un changement dans leur communauté, » explique Lorena.


La méthodologie "Dream it, Do it !" élaborée par Ashoka s’appuie sur les passions des porteurs de projet. Une approche simple pour des réalisations parfois prometteuses. Avec The Social Coin, une équipe catalane a ainsi parié qu’une pièce de monnaie biodégradable pouvait encourager des petits actes d’altruisme au quotidien. La toute jeune entreprise sociale aurait déjà permis d’aider près de 125 000 personnes. Pour toucher davantage de jeunes, des enseignants et des travailleurs sociaux sont aussi formés à la méthodologie « Dream it, Do it ! ».


Une idée, une équipe et de l’envie

Que ce soit avec Ashoka, avec le United World College ou encore avec COtarro, un groupe de travailleurs indépendants spécialistes de l’innovation sociale, Lorena ne manque pas de projets. Avec des co-équipiers, la jeune femme lance actuellement deux nouvelles initiatives. La première consiste à proposer à des enfants de relever des défis de construction, un projet qui s’inspire de la "Tinkering School" de la région de San Francisco. « Là où l’on trouve le top de la technologie et de l’innovation, on démontre qu'il est tout aussi important de permettre à des enfants de faire… ce qu’on fait depuis toujours, utiliser nos mains ! » s’amuse Lorena. L’autre projet, c’est "Punto JES", un centre de ressources dédié aux jeunes entrepreneurs sociaux.

Source: http://sf.tinkeringschool.com/blog/

Si Lorena est à ce point active, c’est parce qu’elle juge que l’Espagne est aujourd’hui un terrain particulièrement favorable à l’entrepreneuriat social. « Le green était à la mode dans les années 90, maintenant c’est l’entrepreneuriat social ! » se réjouit-elle en notant l’attention grandissante des médias ou encore le nombre d’organisations publiques et privées qui se montrent prêtes à soutenir des projets. Même si, pour la jeune femme, les ressources financières ne sont pas dans un premier temps les plus importantes : « Avoir l’idée, l’équipe, l’envie et l’énergie de faire, c’est ce qui compte au départ ! »




Ce que Lorena a appris

« Pour grandir en tant que personne et en tant que professionnel, j’essaye d’apprendre en permanence, d’être ouverte à tout ce qui se passe autour de moi. »

« L’important, c'est de se faire plaisir. Ça ne sert à rien de forcer des enfants à faire quelque chose qu’ils n’apprécient pas, on ne peut pas apprendre de cette manière. Il faut leur proposer quelque chose d’engageant et d’intéressant. »

Les compétences clé ? « La confiance en soi: c’est important que les enfants puissent former leur propre opinion et sentir que ce qu’ils ont à dire est important. Et la créativité, qui est liée à la confiance en soi. Je pense qu’on ne peut être créatif que quand on s’autorise à échouer et qu’on est bien avec soi-même. »



Pour en savoir plus sur le projet "Wake up and Dream!", consultez le site de Bailando Esperanza et le Tumblr de la compagnie





jeudi 31 octobre 2013

Ma génération européenne



Le 20 octobre dernier, j’ai participé à une Transeuropean Walk à Varsovie. Cette marche a aussi eu lieu à Barcelone et à Berlin, dans le cadre du Festival Transeuropa organisé par le mouvement Alternatives Européennes. Chacune à sa façon, ces trois villes européennes ont créé quelque chose à partir d’une idée commune : marcher sur le thème de la migrationLe groupe de Varsovie a choisi un texte extrait du Journal de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. 



Cinq acteurs, de cinq origines différentes, ont interprété ce texte dans leur langue maternelle, dans cinq décors de la ville. A chaque étape, une mise en scène, des musiciens et des danseurs créent une situation particulière et une atmosphère autour de la figure du migrant. Entre chaque station, toute la petite tribu, une soixante de personnes environ, se déplace, en solitaire ou en petits groupes, en silence ou en discutant.

La musique de la langue varie, chaque comédien a sa propre histoire et son tempérament, mais la corde qui lie, qui attache et qui sépare, l’excitation de la découverte, l’inévitable dose de violence, l’énergie du désespoir, l’agitation, l’abrutissement… des accessoires, des accents, des regards rappellent les émotions qui se ressemblent, quand on est migrant. 

Me voici, moi, seul en Argentine, coupé de tout, perdu, annihilé, anonyme. J’étais un peu excité, un peu effrayé. En même temps, quelque chose en moi me faisait saluer avec une émotion passionnée le coup qui m’anéantissait et m’arrachait aux assises de mon ordre acquis.
Witold Gombrowicz, Journal  (1953-1969)


Dans l’allée menant au Château Ujazdowski abritant le Centre d’Art Contemporain à Varsovie, un jeune homme italien grimpe en haut d’une échelle, observe, descend de l’autre côté et se retrouve dans un espace clôturé par la corde où des personnes le fouillent, puis jouent avec lui, alors qu’il dit ce qu’il a à dire.




Plus loin, dans un passage sous-terrain, c’est Noé qui joue la scène en français. Ses yeux apeurés transpercent l’obscurité. En vrai, Noé est arrivé il y a quatre ans en Pologne, parce qu’il était tombé amoureux de ce pays et qu’il voulait y installer une Ludothèque. Pour que des personnes de tout âge et de toute origine se rencontrent, jouent et rient ensemble. Quoi de plus naturel.




Le décor suivant, une grande esplanade entourée d’immeubles, accueille l’histoire d’Alvaro, qui est espagnol. Alvaro est un bon acteur. Il est aussi membre du groupe local d’Alternatives Européennes qui a imaginé et organisé ce moment de création et de réflexion. 




Après la scène de l’immigré russe sur un terrain de basketball, l’ultime station se situe à quelques pas de la Plac Konstytucji. Autour de la jeune femme qui interprète le texte polonais original, les marcheurs-spectateurs sont invités à participer en tenant la corde qui délimite l’espace de jeu. Les danseurs finissent par courir de long en large,  enjambant la corde, bousculant les spectateurs pour brouiller les frontières et rappeler, peut-être, qu’on n’est jamais simple passant, qu’on a tous un rôle à choisir. 




A l’issue de la marche, au café MiTo, les participants sont d’ailleurs invités à écrire quelques mots au dos d’une carte postale, ce qu’ils ressentent vis-à-vis de l’immigration. Pour Natalia Szelachowska, qui coordonne le Festival Transeuropa à Varsovie : « Que les gens soient là et passent un bon moment et en même temps qu’ils réfléchissent au sujet de la migration et écrivent sur ces cartes, je trouve ça vraiment génial. Ils ne sont pas venus pour assister à quelque chose et s’en aller juste après, ils laissent aussi quelque chose d’eux-mêmes. »

Natalia Szelachowska, membre du groupe d'Alternatives Européennes à Varsovie



Lorsque j’écris ma carte, je pense évidemment à ces quatre jeunes acteurs qui ont quitté leur pays pour venir s’installer à Varsovie. Pour un coup de coeur, comme Noé, pour des raisons économiques aussi, la Pologne devenant une terre d'accueil et d'emploi pour les Européens du sud. 

Je pense aussi à Ridhi, vivant et étudiant à Oxford, dont la famille indienne du Mozambique a déménagé au Portugal pendant la guerre d’indépendance des années 1970. Ridhi m'a raconté son histoire avec une simplicité joyeuse… Elle développe maintenant OxPortunidades, un programme de mentoring pour encourager les jeunes Portugais à avoir une ambition à la hauteur d’Oxford et de Cambridge. 

Je repense à mon amie japonaise Eri, vivant à Modène et désormais mariée au génial inventeur Simone, qui me disait, après quelques années passées en Italie, à quel point elle était aussi déroutée que fascinée par certaines différences culturelles radicales entre les deux pays.

Je pense à Paraszta Pé, duo musical de choc rencontré dans le train Zagreb-Budapest : Danny l’Américain percussionniste et Pablo l’Argentin, joueur de vielle-à-roue, réunis par l’envie de jouer, en Hongrie, la musique du Nordeste brésilien… Pour Lucia, jeune étudiante slovaque également du voyage, mon amie Charlotte et moi, les deux complices ont bien voulu partager quelques morceaux. 




Je pense à cette jolie Portugaise rencontrée à Kalamata, Grèce, arrivée là, comme d’autres jeunes espagnols, français, islandais,  pour être volontaire pendant un an au centre pour la jeunesse de l'association KANE. Tombée amoureuse du Péloponnèse, elle décide de rester un peu plus, de tenter sa chance… 

Je pense à Lorena à Madrid, à Cimi, Míša, Ahmet, Umar, Abdulrahman et tous les autres à Lund et Malmö, à Nadia et Siddharth à Stockholm…

Je pense à tous ces jeunes rencontrés ces derniers mois. Certains vivent dans le pays où sont nés leurs parents, d’autres non. Plusieurs ont déjà habité dans deux pays ou plus et se sont sentis chez eux partout. Tous ont une histoire, des goûts, des talents, sont actifs pour un projet qui les dépasse ou se lanceront peut-être un jour. Ces jeunes adultes qui ont entre dix ans de moins que moi et dix ans de plus, engagés, curieux, mobiles, passionnés, ouverts, connectés, européens, citoyens du monde… C'est ma génération, et je l’aime !