mercredi 24 avril 2013

Des soins et des liens pour sortir de la rue


A Bruxelles, afin de permettre aux personnes sans abri de retrouver l’estime d’elles-mêmes et l’énergie nécessaires pour initier un chemin vers la réinsertion, Infirmiers de Rue coordonne un réseau de suivi autour de l’hygiène et de la santé. Après avoir suivi une formation, les professionnels sociaux et médicaux, les agents de surveillance des gares et des jardins publics, mais aussi les pharmaciens, les commerçants... tous veillent sur la personne, afin de prévenir les situations critiques et l’aider à reconstruire pas à pas un projet de vie. Emilie et Sara sont à l’origine de cette méthode efficace qui mise sur les ressources des personnes et de l’environnement. Emilie m’accueille dans ses locaux et me raconte.



En face du bureau d’Emilie, une affiche localise l’ensemble des fontaines d’eau potable et des toilettes publiques de Bruxelles. Pour Emilie, cela illustre parfaitement l’approche de l’Association sans but lucratif (ASBL) : « Toute notre philosophie, c’est de construire sur la base de ce qui est positif et d’encourager ce qui fonctionne ». Que ce soit avec des personnes sans domicile, des médecins ou des élus locaux, la recette produit les mêmes effets : lorsqu’on reçoit des compliments, on a envie de faire mieux et plus.

A 24 ans, Emilie et son amie Sara ont une réelle intuition : en retrouvant des habitudes d’hygiène et de santé, les personnes vivant dans la rue pourraient réapprendre à s’aimer. Pour Emilie, tout le monde peut se sentir concerné : « Les jours où on ne se lave pas, c’est parce qu’on se sent fatigué et qu’on ne voit personne. Quand on a quelque chose de prévu, on a envie de s’apprêter. » Ainsi encourager une personne à se laver, c’est comme lui dire : « vous valez quelque chose, on le sait, à vous de le redécouvrir ».


Trouver sa voie : infirmière de rue

Comment en arrive-t-on à s’attaquer à un tel problème ? Petit retour en arrière. Petite, Emilie est attirée par deux endroits : la rue et l’étranger. Dans la rue, on lui demande parfois d’aller donner une pièce à des personnes et de discuter avec elles ; Emilie s’en souvient bien. L’étranger, elle le rêve à travers les récits de son parrain, médecin humanitaire en Afrique.

Emilie grandit à Namur. Après avoir décidé de devenir infirmière, elle étudie à Bruxelles. Un peu avant le diplôme, la jeune femme finit par partir au Burkina-Faso avec son amie Sara; elles travaillent sur l’éducation à l’hygiène. A son retour, Emilie décide de s’impliquer à l’association La Fontaine, centre d’hygiène et de soins pour les personnes sans-abri. Sa vocation s’y consolide : « J’aimais bien les échanges avec les gens, ce que l'on s'apportait mutuellement. Des contacts simples et authentiques ».

Suivent alors une spécialisation en santé communautaire, d'autres expériences au Burkina-Faso et en Guyane Française, à Bruxelles autour de problématiques présentes dans la rue: la prostitution et la toxicomanie. 


Poser un diagnostic et se lancer…

Embauchée à l’association La Fontaine, Emilie exerce son métier dans le domaine qu’elle aime, mais quelque chose lui manque encore. Lors de vacances avec Sara, elle lui confie son envie d’inventer une nouvelle manière de travailler avec les sans-abri. Enthousiaste, Sara est partante. « C’était vraiment génial parce que je ne pense pas que j’aurais su le faire sans elle, je n’aurais pas eu le… » : avec un grand sourire, Emilie claque des doigts.  

Pendant l’année 2005, les deux jeunes femmes consacrent la moitié de leur temps à  rencontrer l’ensemble des professionnels concernés. Elles sont alors frappées de constater que certaines personnes vivant en rue n’ont plus conscience de leur état et ne se rendent donc plus dans les lieux, pourtant nombreux à Bruxelles, qui pourraient les soutenir.

                                         

C’est pour ces personnes les plus en difficulté, mais aussi pour les professionnels qui se sentent souvent découragés et démunis face à des situations extrêmes, qu’Infirmiers de Rue voit le jour. Après le dépôt des statuts de l’ASBL, le travail de rue commence début 2006.

Dès le départ, elles bénéficient de soutiens financiers et médiatiques importants. Pour Emilie : « Deux filles qui sortaient des études et qui travaillaient avec les sans-abri… Beaucoup de gens étaient émus… » En 2008, la participation au concours Impact d’Ashoka leur permet de mieux faire comprendre la spécificité de leur intervention : le réapprentissage de l’hygiène et le rétablissement du lien avec le service médical.


Prendre soin de soi, reprendre le contrôle de sa vie

« La personne est tellement dans la survie au quotidien : se nourrir, dormir, être en sécurité. Si elle va chez le médecin, tout d’un coup elle se dit qu’elle sera peut-être encore vivante dans cinq ans, que ça vaut la peine qu’elle se soigne, » explique Emilie.

Et l’équipe d’Infirmiers de Rue est surprise de la vitesse du processus. Emilie en témoigne : « Quand la personne entre dans cette dynamique là,  elle reprend confiance en elle, a envie de retourner chez le médecin, de reconstruire des projets… et donc on ne peut plus s’arrêter à l’accès aux soins. » La  méthode évolue donc : il s'agit désormais de suivre un nombre plus limité de personnes, 40, mais chacune de façon plus intensive, jusqu’au moment où elle est dans un logement et s’y sent bien.



Pour parvenir à une telle réinsertion, trois types d’activités sont mises en œuvre :
  •  le suivi en lui-même, dans la rue d’abord puis dans le logement : accompagner la personne chez le médecin, s’assurer qu’elle prenne son traitement… Une fois dans son logement, des bénévoles vont lui rendre visite une fois tous les quinze jours ;
  • les formations, pour l’ensemble des professionnels impliqués dans l’accompagnement social et médical ou en contact quotidien avec la personne. Il s’agit de lever les réticences dans le fait d'aborder le sujet de l’hygiène, mais aussi de faire en sorte que  chacun se sente un maillon de la chaîne de veille et de solidarité autour de la personne en grande précarité;
  • la création d’outils de prévention et de valorisation des ressources de l’environnement, comme des affiches expliquant les attitudes à adopter en cas de grand froid. 

Le travail sur la motivation est un axe essentiel de l’association : motiver l’équipe, l’ensemble du réseau et, surtout, les personnes suivies dans les efforts considérables qu’elles ont à fournir. Chacune possède ainsi un petit passeport avec une belle photo d'elle, la liste de tous ses talents et de ses goûts (« très débrouillard », « aime jardiner »…) et, au verso,  les objectifs médicaux fixés chaque semaine par l’équipe d’Infirmiers de Rue.  

Pour sans cesse s’améliorer, mais aussi pour renforcer la cohésion d’équipe, deux temps de réflexion collective ont lieu chaque année. En 2013, des nouveautés sont ainsi prévues en ce qui concerne l’accompagnement vers le logement.  

                                             


Impacts

  • 40 personnes vivant à la rue suivies chaque semaine, entre 60 et 70 par an.
  • Une trentaine de personnes aujourd’hui stabilisées et autonomes dans un logement.
  • 12 autres personnes en logement et toujours suivies de façon intensive pour les aider à assurer la transition vers l’autonomie.


Toutes ces personnes ont passé entre 8 et 20 ans dans la rue. Lorsque l’équipe d’Infirmiers de Rue commence à les suivre, elles sont particulièrement vulnérables, avec un haut risque de décès et le réseau professionnel est souvent découragé.


  • La mobilisation à Bruxelles d’un réseau dense d’organisations et de personnes.  
  • Plus de 100 personnes formées chaque année (professionnels sociaux, médicaux, agents de surveillance principalement).
  • Une vingtaine de bénévoles, dont 8 qui vont rendre visite aux personnes dans leur nouveau domicile. En plus d’une équipe de 13 permanents (soit environ 11 équivalents temps plein en tout).

Des ponts

Entre des professionnels sociaux et médicaux, des commerçants, des agents de surveillance, des bénévoles de tout âge et des personnes vivant à la rue depuis des années et en situation de très grande fragilité et d’isolement. 


Ce que l’expérience d’Emilie nous apprend…

  • L’importance du diagnostic et de l’empathie : Emilie et ses coéquipiers cherchent à bien comprendre les autres (les personnes sans-abri comme les professionnels) et à prendre le temps d’instaurer de la confiance.
  • La force de l’équipe, le lien entre confiance (en soi, dans les autres) et organisation : faire vivre certaines valeurs dans l’équipe permet d’instaurer une communication efficace et une bonne coordination.
  • « Tout est possible » : dans les locaux d’Infirmiers de Rue, l’ambiance est détendue. Emilie révèle la recette : « Evidemment, parfois il y a des mauvaises nouvelles. Il faut donc absolument mettre des choses en place pour se rappeler tout ce qui marche bien. Tout est possible, mais il faut que la personne soit bien entourée et valorisée. »



Pour en savoir plus : le site d’Infirmiers de Rue.





1 commentaire:

  1. Est-il souvent difficile de convaincre ces personnes vivant dans la rue de se laisser aider ?
    Encore un très beau projet plein d'optimisme et d'altruisme...

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