mardi 30 avril 2013

"Raconter une histoire d'amour sur l'Europe"


Avant de quitter Bruxelles, je rencontre Quentin Martens qui a co-fondé Plan B. Le but de cette initiative portée par de jeunes francophones et néerlandophones: apprendre à mieux se connaître et à dialoguer, élargir les perspectives et imaginer ensemble un futur à la Belgique. Autour d'un thé à la menthe, Quentin me parle de ces rencontres, mais aussi de culture européenne et de coopération, de la force des symboles et de l'importance de raconter des histoires pour mieux rêver l'Europe.  




Portraits d'Europe: Où as-tu grandi ?

Quentin Martens: J’ai grandi à cinq minutes de la frontière, à Wezembeek-Oppem qui est une commune à facilité. Cette petite commune appartient à la Flandre, avec une majorité de francophones qui a, d’un point de vue administratif, un statut de minorité. Ça n’a rien changé à ma vie si ce n’est que, dans ma rue, il y avait quelques couples flamands avec qui on discutait de temps en temps et que, dans les services administratifs, je devais demander gentiment en flamand que l'on me parle en français.

J’ai été scolarisé à Boitsfort, une commune bruxelloise. Comme environ un Bruxellois sur deux, j’ai été scout. A 18 ans, je suis parti en Honduras travailler avec les gosses de rue, qui étaient un peu comme mes louveteaux… A mon retour, six mois après, j’ai étudié la sociologie et un peu la philosophie, puis l’aide humanitaire et la résolution de conflits internationaux. J’ai étudié dans cinq pays : la Belgique, la France, la Suède, le Canada et la Pologne. 


PdE: D’où vient l’idée de Plan B ?

QM: Il y a un peu plus de trois ans, je travaillais pour le Ministère des Affaires Etrangères pour préparer la Présidence belge du Conseil de l’Union européenne. Je suis parti seul sur les chemins de Compostelle. A mon retour, le gouvernement belge est tombé. On allait avoir les clés de la présidence de l’UE, c’était la honte… En Belgique, tous les partis sont pro-européens. On ne peut pas en même temps mettre en avant les belles valeurs d’unification et le fédéralisme européen et se bagarrer ou, en tout cas, être incapable de discuter de façon respectueuse.

Et j'ai pris conscience que je ne voudrais jamais que la Belgique cesse d’exister, parce que cela signifierait que l’Europe meurt dans ce qu’elle a de culturel. La Belgique peut s’inventer de nouvelles manières d’être, mais elle ne peut pas échouer dans la manière dont elle vit son altérité…

Alors, j’ai écrit une carte blanche pour dire qu’être belge, c’est avoir besoin de l’autre pour se définir. Nous l’avons signé à quatre : moi le Belge bruxellois, un Belge flamand, un Belge wallon et un Belge germanophone. Le texte a été publié dans le journal flamand De Standaard, dans le journal francophone La Libre Belgique et traduit dans plusieurs langues. C’était une invitation à se rassembler, plutôt qu’à se séparer. On trouve toujours des raisons pour se séparer, elles sont beaucoup plus faciles à utiliser mais beaucoup moins nombreuses que les raisons qui nous rassemblent.

A la même période, on s’est rendu compte que nous, la génération Erasmus, on connaissait des personnes partout en Europe, mais personne de l’autre côté de la frontière linguistique. Comme la plupart des Belges, je n’avais pas d’amis de l’autre langue avant d’entrer dans la vie professionnelle. Parce que nos systèmes éducatifs, nos universités, nos médias, nos références culturelles, nos lieux de sortie sont différents.
                         

L’idée de Plan B, c’était donc de créer un lieu de rencontre, un lieu pour construire des ponts. Au Ministère des Affaires Etrangères, j’avais un collègue néerlandophone Ewout, avec qui je m’entendais très bien. On a chacun ramené des amis et le groupe s’est monté comme ça.


PdE: Concrètement, en quoi ça consiste ?

QM: Au départ, on était une quinzaine de jeunes et on a écrit une petite charte pour définir nos valeurs et nos objectifs. Aujourd’hui, on est environ 30 jeunes de 25-30 ans, néerlandophones et francophones, bilingues pour une partie d’entre nous. 

Il y a eu toute une phase nécessaire pour apprendre à se connaître, à se parler. Par exemple, les Flamands préfèrent qu’on les appelle Flamands, mais qu’on appelle leur  langue le néerlandais, il y a toutes ces subtilités… On échange sur notre vision de la Belgique, sur nos symboles communs. Et encore aujourd’hui, on apprend à se connaître.

On se réunit deux fois par mois et on organise des rencontres intimes avec des hommes politiques, des anciens ministres par exemple : on est entre dix et trente personnes, chez l’un d’entre nous, autour d’une bouteille de vin. On organise aussi des conférences sur différents thèmes, à chaque fois dans les deux langues. On a ainsi eu une conférence sur les mythes fondateurs de la Belgique, une autre sur le rôle des médias dans les incompréhensions actuelles, avec les deux rédacteurs en chef du Soir et du Standaard.


On a aussi organisé un débat entre les présidents des dix jeunesses politiques (liées aux cinq partis francophones et aux cinq partis néerlandophones) : c’était la première fois qu’elles se réunissaient. Un an après la crise liée à l’absence de gouvernement, c’était un symbole fort.  

Ces lieux de rencontre sont assez rares en Belgique. Avec deux autres groupes de jeunes (les Rapporteurs et Shame, le mouvement qui avait porté la manifestation en 2010), on a porté une pétition à travers la plateforme Be4Democracy, pour la création d’une circonscription électorale fédérale : on a obtenu plus de 27 000 signatures et le soutien de 150 personnalités du monde culturel, économique et politique.


PdE: Comment susciter l’intérêt des citoyens sur l’Europe ?

QM: Mon rêve, c’est de faire un film sur Jean Monnet et un autre, une fiction, sur l’Europe. L’Europe, c’est des hommes et des valeurs. Ce sont les personnages qui incarnent les valeurs de générosité, de partage, d’amour, de souci de l’autre, d’écoute, d’humilité…

On a la mémoire courte… Moi j’ai eu la chance de connaître mes quatre grands-parents. Connaître l’histoire de ses arrière-grands-parents, de ses grands-parents, de ses parents et donc sa propre histoire, cela donne une force extraordinaire : cela nous situe dans le temps et dans l’espace, ce que notre quotidien ne fait pas.

L’Europe a 50 ans et, aujourd’hui, elle n’est pas vraiment incarnée. Est-ce que l’Europe se rêve encore ? On a besoin que l’on nous raconte des histoires : des histoires pour enfants, des histoires slovènes, portugaises… Tout passe par la transmission. Je voulais organiser un concours de poésie pour  les fonctionnaires européens, pour qu’ils parlent à leur cœur… C’est pour ça que je veux faire une fiction sur l’Europe : il faut raconter une histoire d’amour qui nous touche, pas quelque chose qui nous informe.


Pour en savoir plus: le site de Plan B 



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