jeudi 27 juin 2013

Le coaching entre pairs pour ouvrir des portes



Hauptschule, Realschule, Gymnasium… En Allemagne, le système éducatif prévoit une orientation précoce des enfants. Si, selon les Länder, des passerelles ont progressivement été établies entre les voies, les représentations sociales ont la vie dure et un jeune de Hauptschule, l’école la moins considérée, et son congénère allant au Gymnasium, lycée conduisant logiquement à l’université, ne se côtoient pas. Selon l’école fréquentée, les visions du monde et les chances de réussite sont différentes. Pour favoriser davantage d’équité et de solidarité, Christina et Elisabeth ont eu l’idée de susciter des liens d’amitié et d’entraide entre des jeunes issus de ces univers séparés. Tutorat ou coaching, l’expérience proposée par Rock your life ! s’avère fructueuse pour les élèves et les étudiants impliqués. Christina m’a convaincue.

© Christian Klant

C’est sur les bords du lac de Constance, à l’Université de Zeppelin, que Christina fait la connaissance de son amie Elisabeth. Christina garde un souvenir ému de ses deux années de master dans cette université hors du commun. «  On avait des séminaires en petit groupe, avec vraiment la possibilité de choisir ce qu’on voulait étudier ». Un environnement de travail propice à la réflexion, à  l’échange et à la créativité.


Une éducation à plusieurs vitesses

Lors d’une de ces discussions, les deux étudiantes partagent un même diagnostic sur l’éducation dans leur pays : avec une sélection dès l’âge de dix ans, souvent influencée par la situation socio-professionnelle des parents au lieu de ne refléter que les aspirations et aptitudes des enfants, le système rétrécit d’emblée le champ de perspectives de certains élèves. Par ailleurs, entre les adolescents encouragés à réaliser des formations courtes et ceux qui sont a priori destinés à étudier à l’université, il n’y a presque aucune communication.



Conscientes d’avoir elles-mêmes été soutenues par leur environnement, les deux étudiantes ont envie de contribuer à introduire plus d’équité et de mobilité sociale. Elles commencent alors à imaginer un système de tutorat par lequel des étudiants apporteraient un appui aux élèves des Hauptschulen, les aidant à prendre confiance dans leur potentiel et dans la possibilité de réaliser leurs propres choix.

Après avoir recensé l’ensemble des associations existantes sur le sujet, les deux jeunes femmes décident de fonder une nouvelle entité qui serait suffisamment solide et attractive pour produire rapidement des effets. Un statut : la franchise sociale ; un nom énergique : « Rock your Life ! » Une équipe : douze personnes au départ, en 2009. Grâce à l’appui d’experts, un projet pilote est conçu. Une école de la ville de Friedrichshafen et plusieurs étudiants acceptent de tenter l’aventure. Pendant un an, 40 binômes, soit 80 élèves et étudiants tuteurs, expérimentent la méthode.



Faire un bout de chemin ensemble 

Le principe : Rock your life ! recrute des étudiants bénévoles qui sont formés au coaching et s’adresse à des Hauptschulen pour leur proposer le programme. Parmi les élèves des deux dernières années (ayant théoriquement entre 14 et 16 ans mais étant souvent un peu plus âgés), les volontaires s’inscrivent et des binômes sont formés. Puis, tout au long de l’année, l’élève et l’étudiant se rencontrent autour d’un programme dont ils conviennent ensemble. Parfois en lien avec l’école ou la recherche de stages, il peut simplement s’agir de se voir, discuter, sortir : « des choses de la vie quotidienne » résume Christina.  

© studio sieben, sauerbrunn & wirth, Düsseldorf

Dès la première année, Rock your life ! reçoit un prix et bénéficie d’une attention particulière des médias. Grâce à ce soutien et aux réseaux des étudiants, l’initiative se développe rapidement : 10 antennes en Allemagne et 400 binômes dès 2010, puis 27 antennes et 1000 binômes en 2012. Le programme est gratuit pour les écoles qui voient un réel intérêt à permettre à leurs élèves de participer. L’équipe ne rencontre pas de difficultés particulières non plus à recruter des « coachs » parmi les étudiants.

Tout est donc si simple ? Christina confesse que les débuts ont été difficiles, « en particulier lorsqu’on a commencé à travailler à plein temps sur le projet mais qu’on n’avait pas encore de ressources suffisantes. Il fallait donc avoir un job à côté. » La pression financière s’est rapidement relâchée grâce aux partenariats avec les entreprises, qui sont également parties prenantes du processus d’apprentissage. En effet, certaines d’entre elles sont confrontées à des difficultés à trouver une main d’œuvre qualifiée. Rock your life ! se voit donc comme un intermédiaire facilitant le recrutement de jeunes bien orientés et motivés, en particulier pour des contrats d’apprentissage.  


Impacts
  • Des jeunes de Hauptschule, souvent issus de familles défavorisées et d’origine étrangère, prennent confiance en eux et en leur avenir grâce à un coaching personnalisé qui va les aider à découvrir leurs talents et compétences et à réaliser les choix et les démarches adaptés. 

  • Les étudiants tuteurs développent des qualités relationnelles telles que l’écoute et la patience. Cette expérience élargit leurs horizons et les sensibilise aux enjeux de cohésion sociale dans la société.

  • Les entreprises partenaires sont épaulées par Rock your life ! dans leur processus de recrutement de jeunes mieux orientés, compétents et motivés.  


Des ponts

Entre des jeunes de 14 à 18 ans terminant leur cursus en Hauptschule et n’ayant souvent pas la chance d’être soutenus par leur environnement, des étudiants bénéficiant de conditions plutôt favorables et des entreprises qui, par le programme, perdent certains préjugés négatifs vis-à-vis des élèves de Hauptschulen et découvrent leur potentiel. 


Ce que l’expérience de Christina nous apprend…
  • « Si l’on a une réelle vision, que l’on y croit vraiment et que l’on commence avec des petites choses, il est possible de convaincre les autres ». 

  • L’importance de se dédier entièrement à une mission : « Me concentrer sur une seule chose. Je n’avais jamais fait ça avant, pas totalement. Cela nécessite beaucoup de conviction. Mais j’aime vraiment ça ! » 

J’y reviendrai de façon plus approfondie, mais je crois utile de faire référence ici au « flux » de Mihály Csíkszentmihályi. Ce concept désigne l’état dans lequel on se trouve lorsqu’on est totalement immergé dans une activité, avec un niveau de concentration intense et l’impression que tout s’enchaîne parfaitement bien, que le temps disparaît et que l’on fait partie de quelque chose de plus grand. Je vous recommande d'écouter la conférence Ted de ce grand psychologue qui conclut en nous mettant au défi : « Comment mettre de plus en plus de la vie de tous les jours dans ce canal de flux ? », tout en reconnaissant que nous sommes inégaux en la matière. Le coaching entre pairs a certainement un vrai rôle à jouer.   



Pour en savoir plus : visitez le site Internet de Rock your Life !







mercredi 19 juin 2013

« Etre Européen, c’est être actif localement »



A Berlin, Martin a fondé Citizens for Europe, une association qui lui ressemble et qui ressemble aussi à tous les Européens qu’il a rencontrés pendant ses voyages. L’ambition poursuivie : donner un sens à la notion de citoyenneté européenne en permettant à toute personne résidant en Europe, quelle que soit son origine, de faire entendre sa voix et de prendre des responsabilités. Avec l’idée que la participation du plus grand nombre et la prise en compte de la diversité à l’échelle locale sont nécessaires pour faire grandir l’Europe.





Portraits d'Europe : Quel a été ton parcours de formation ?

Martin Wilhelm : J’ai étudié la communication, les sciences politiques et la macro-économie. Mon université était à Greifswald, près de la mer Baltique, région où je suis né. Mais mes études n’ont jamais été le principal moteur de mon développement.

Entre 18 et 26 ans, j’ai saisi toutes les opportunités de mobilité et de formation liées à l’Europe : Erasmus, service volontaire européen, programmes d’échanges. J’ai fait mon service militaire en Angleterre, dans une école anthroposophique. Et j’ai habité dans différents pays d’Europe, dont la Norvège, la Hongrie, la France et la Serbie, où j’ai créé un festival étudiant, l’International Student Week in Belgrade.

Avec tous ces voyages, je suis devenu de plus en plus détaché de mon identité nationale. J’ai pris conscience de ce qui relie ces pays, des raisons pour lesquelles on a fait grandir l’Europe. Je suis devenu  en quelque sorte un citoyen européen.

Et plus je suis devenu Européen, plus je suis devenu critique par rapport à l’Union Européenne. Entre les institutions européennes et les citoyens, il n’y a presque aucun lien. Beaucoup de décisions sont prises en dehors du Parlement Européen et des parlements nationaux. C’est pour cela qu’il y a autant d’euroscepticisme : les citoyens ont peur de ne plus pouvoir contrôler ce qu’il se passe.

Il y a donc un mouvement contradictoire : les programmes européens de mobilité, dont j’ai bénéficié, permettent de passer du statut de citoyen passif à celui de citoyen actif. Mais l’Union Européenne ne sait pas comment s’adresser à ces citoyens actifs. Maintenant, il y a les premières initiatives citoyennes européennes, on va voir ce que ça va devenir.   



PdE : Comment a débuté Citizens for Europe ?

MW : Après une expérience professionnelle dans une fondation, ici à Berlin, une structure très hiérarchique que j’ai rapidement quittée, j’ai réfléchi pendant quelques temps à ce que je voulais faire. A Berlin, un citoyen sur sept n’a pas le droit de vote. La mobilité en Europe, c’est bien, mais il y a des droits sociaux et politiques que l’on perd lorsqu’on traverse une frontière. C’est vrai pour les citoyens européens et encore plus pour les citoyens non-européens.

Avec des amis du Danemark, des Pays-Bas et d’Allemagne, nous avons donc élaboré un projet sur la participation politique dans l’Union Européenne. Quels sont actuellement les droits en matière de participation et à quoi devrait ressembler la citoyenneté européenne ? Notre idée était de dissocier la citoyenneté européenne des citoyennetés nationales. Aujourd’hui, on est citoyen européen parce qu’on est Français ou Allemand. Nous avons imaginé un site web, « Vote-Exchange », pour permettre à des citoyens européens ne résidant pas dans leur propre pays de réaliser des partenariats de vote. C’était conçu comme un outil de discussion et de communication autour de ce sujet.

On a obtenu un financement du programme « Jeunesse en Action » et, dans la foulée, on a créé une association. En référence à « Europe for Citizens », un important programme de financement qui cherche à générer de la citoyenneté européenne, nous avons appelé notre structure « Citizens for Europe ».


PdE : Pour Citizens for Europe, la citoyenneté européenne se traduit avant tout localement. Combien de personnes participent aux projets menés à Berlin ?

MW : A travers les projets que nous menons à Berlin, nous défendons effectivement l’idée qu’être Européen, c’est être actif localement : identifier des problèmes communs, en discuter ensemble, tenter de trouver une solution, communiquer avec ses voisins, réfléchir à la manière dont on consomme… La consommation a ainsi un impact sur tous les segments de notre société. C’est peut-être d’ailleurs ce qui distingue l’Europe des autres continents : l’idée que chacun est responsable par rapport à ce qui se passe dans son environnement.


Par rapport au nombre de personnes impliquées, cela dépend des projets. Avec « Jede Stimme », nous avons organisé des élections fictives un an avant les élections régionales, en invitant tous les citoyens, allemands ou non, à voter. Nous avons travaillé avec plus de 80 associations de migrants et, en tout, plusieurs milliers de personnes ont participé.


PdE : Comment pourrais-tu qualifier votre manière de fonctionner ?

MW : Notre équipe est composée de sept personnes et nous travaillons avec des modérateurs externes de Interactive Workshop of Europe et de Art of hosting.  Lorsque nous commençons un nouveau projet, toute l’équipe initie un travail de réflexion collective pour développer l’idée, selon des méthodologies interactives telles que le « Pro-action café ». Cela prend du temps parce que cela nécessite beaucoup de communication, mais les projets qui en résultent sont riches de sens et durables.


Ainsi, récemment, nous devions définir les objectifs d’un nouveau projet, « Diverse City », qui traite du problème de l’absence de représentation des personnes immigrées dans les instances de décision des entreprises et des institutions publiques. Nous avons d’abord réalisé un « Design thinking process » au sein de l’équipe. Nous avons ensuite refait le même processus avec 20 personnes extérieures, d’associations de migrants, d’administrations et d’entreprises. Il s’agissait de réunir différents points de vue afin de vérifier que nous étions dans la bonne direction. A l’issue de cette rencontre, les participants ont émis le souhait de poursuivre ultérieurement les échanges. Ces personnes ont pris conscience d’une chose : on peut s’aider énormément en ayant simplement une façon intelligente de se parler.


Source: http://www.theworldcafecommunity.org/forum/topics/pro-action-cafe 


Ces pratiques d’intelligence collective, nous aimerions les introduire en politique. Cela signifie remplacer les prises de décision hiérarchiques par des réflexions collectives par lesquelles s’impose la décision. Avec différents partenaires européens, nous nous réunissons en mai pour nous pencher sur l’expérience islandaise et nous en inspirer afin de réaliser une Convention pour l’Europe selon un processus où les citoyens sont acteurs.  


PdE : Ce que vous proposez, c’est de contribuer à diffuser une nouvelle culture politique. Comment faire ?

MW : Oui, une nouvelle culture politique dans laquelle, localement, chaque citoyen participe et assume des responsabilités. C’est une évolution qui va prendre du temps. Le principal problème, c’est que notre système éducatif ne fabrique pas des citoyens actifs, mais plutôt des citoyens consommateurs, des personnes à qui l’on dit ce qu’il faut apprendre, ce qu’il faut croire, quelles compétences il est important de développer. Pour changer notre système politique, il faut changer notre système d’éducation



Pour en savoir plus: le site web de Citizens for Europe 




samedi 8 juin 2013

A Strasbourg, au Carrefour des Solidarités



De retour en France pour quelques jours, j'ai participé jeudi au Carrefour des Solidarités organisé par la Ville et Communauté urbaine de Strasbourg. Une journée dédiée au croisement des regards autour d'un thème qui m'est cher : "Comment mieux coopérer?" 

Après un accueil musical par deux jeunes flûtistes et quelques mots de bienvenue du maire, Jacques Lecomte, tenant de la psychologie positive, a ouvert la journée avec une interrogation: "Et si la coopération pouvait changer le monde?" 

En particulier, deux éléments à retenir: 
  • les zones du cerveau activées dans les moments de plaisir le sont également lorsque l'on fait preuve de générosité : la bonté est un état qui convient bien à l'homme. 
  • un millier d'études scientifiques démontrent aujourd'hui les avantages d'un apprentissage plus coopératif à l'école par rapport à une approche plus individualiste et compétitive. Ces avantages : augmentation de l'estime de soi, diminution des conduites à risques telles que les addictions, acquisition de compétences relationnelles, baisse des comportements discriminatoires et violents, hausse des pratiques de solidarité et d'entraide, renforcement de la motivation pour apprendre et de la complexité du raisonnement et, ce que peut-être on imaginerait moins, amélioration des résultats scolaires.  


Ont suivi deux tables-rondes, puis un pique-nique et des ateliers en plein air dans le Parc de l'Etoile. Je suis intervenue lors d'une table-ronde et d'un atelier, notamment aux côtés de : 
  • Christophe L'Huillier, fondateur de l'association Intemporelle qui, à Metz, invite des enfants, des personnes âgées et des personnes handicapées à collaborer pour créer des événements artistiques, culturels et sportifs tels que des comédies musicales. 
  • Yves Wansi, qui a co-fondé Vue d'ensemble, association qui propose des moments de partage entre des personnes non-voyantes, mal-voyantes et voyantes autour d'activités de loisir et de formation.  
  • Guy Didier, animateur de notre table-ronde ; Guy coordonne un portail des portraits de la diversité, avec un joli nom : Entre-gens
  • L'équipe jeune et dynamique de l'AMSED (Association Migration Solidarité et Echanges pour le Développement), qui a largement contribué à l'organisation de la journée. J'en parlerai plus longuement dans un prochain post et notamment de Julien, jeune Strasbourgeois qui a co-animé l'atelier avec moi. 


Cette participation a été l'occasion de partager mon expérience et de proposer quelques éléments de réflexion. J'ai notamment rappelé l'importance de la valorisation dans un processus de coopération autour d'un projet. A tous les niveaux, il est indispensable de reconnaître et de se rappeler les bonnes nouvelles, car cela nous donne de la force pour avancer. J'en étais déjà convaincue, mais ma rencontre avec Emilie à Bruxelles m'a donné des preuves tangibles des effets de ce que Tal Ben-Shahar appelle cultiver la gratitude.    

"La coopération, c'est motivant, c'est aussi efficace!" Le titre choisi pour ce temps d'échange renvoie à l'idée de cercle vertueux : lorsque le processus est de qualité, d'une part on y prend vite goût, d'autre part on se donne plus de chances d'atteindre les objectifs fixés. Plaisir et efficacité : deux moteurs pour alimenter l'envie et l'énergie nécessaires pour continuer.     

Une participation active, une diversité des âges, des talents et des horizons représentés, du soleil : une belle journée dans la capitale alsacienne et européenne!