lundi 26 août 2013

Les sans-domicile jouent au football. Objectif : bonheur.


  
A Sofia et ailleurs en Bulgarie, des jeunes sans domicile fixe jouent au football deux fois par semaine et préparent la Coupe du Monde des sans-abri. Façon dynamique de reprendre pied dans la société, ces entraînements sont une école de la vie pour des personnes qui n’ont souvent connu ni famille, ni cadre éducatif. Avec une approche entrepreneuriale et empathique, Viktor met sa passion pour le football et ses compétences au service d’un projet social et éducatif qui n’en finit pas de grandir.



Il y a dix jours, des SDF du monde entier ont mis Poznan en ébullition. Cette ville polonaise accueillait la Coupe du Monde des sans-abri. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai suivi avec enthousiasme les moments forts de la compétition… avec une attention particulière pour l’équipe de Bulgarie.

Par un heureux concours de circonstances, j’ai fait la connaissance de Viktor Kirkov à Sofia. Passionné de football depuis toujours, une première carrière dans le journalisme sportif puis dans la publicité et les relations publiques dans le domaine du sport, Viktor n’est pas devenu complètement par hasard le partenaire officiel de la Coupe du Monde des sans-abri en Bulgarie.

Sollicité au départ pour son expertise et ses contacts, il accepte de donner un coup de main pour monter le dossier de candidature. De fil en aiguille, Viktor se retrouve seul responsable de ce drôle de projet.


Entraîner le corps, mais surtout l’esprit

En août 2011, sa demande est acceptée par la Fédération organisatrice. Le jeune homme vient de créer son entreprise ; avec Sports Management Bulgaria, il gère un complexe sportif pour le compte de la municipalité de Sofia et s’occupe de marketing du sport. Son métier, c’est de faire venir les gens vers le sport : les amateurs, mais aussi les médias, les entreprises. Avec les personnes sans-abri, finalement, le challenge est presque équivalent...  

A quelques détails près. « Au début, tout était compliqué, » explique Viktor. Dans un centre d’hébergement temporaire, il propose aux résidants de venir s’entraîner au football gratuitement, deux fois par semaine. Un premier coach bénévole est recruté. Ce qui suit, pour les 27 joueurs volontaires (25 garçons et 2 filles) âgés de 19 à 28 ans, c’est l’apprentissage des règles… de la vie. Un vrai challenge pour ces jeunes qui, jusque là, n’ont quasiment pas eu d’éducation.

L'équipe représentant la Bulgarie à Mexico en 2012. L'équipe bulgare s'appelle la "Team of Hope". 
© Sports Management Bulgaria.


En Bulgarie, les enfants laissés à l’assistance publique grandissent dans des institutions qui ont mauvaise réputation. En me décrivant le système, Viktor perd un peu de son calme habituel : « On s’occupe de la nourriture et de l’hygiène, mais personne ne parle à ces enfants, personne ne se soucie de ce qu’il se passe dans leur tête. A 18 ans, s’ils n’ont pas fini l'école, ils ont le droit de rester encore deux ans. A 20 ans, du jour au lendemain, ils se retrouvent à la rue ».

Au début des entraînements, la ponctualité des joueurs est toute relative. Puis, d’une petite victoire à l’autre, les joueurs finissent par arriver tous en avance à l’entraînement, alors même qu’il a désormais lieu dans le centre sportif éloigné que gère Viktor. Pour ce dernier, la performance n’est pas la toute première priorité : « On essaye de les amener à devenir disciplinés, organisés, responsables. C’est aussi très important qu’ils apprennent à s’aider les uns les autres ».


Pour avancer, tout le monde doit être content

Et les effets ne se font pas longtemps attendre, même en dehors du terrain de foot. Bientôt, plusieurs membres de l’équipe trouvent un travail et, progrès le plus notable, parviennent à le garder ; certains quittent le centre d’hébergement temporaire pour louer un appartement. Un jeune s’inscrit à l’université. Ce n’est pas le support financier dont ils ne bénéficient pas, mais l’encadrement bienveillant et les encouragements qui les poussent à se dépasser dans toutes les sphères de la vie.  

Alors que cette première expérience suit son cours à Sofia, Viktor noue des contacts à Plovdiv et Varna, puis à Stara Zagora, Vratsa et Blagoevgrad. Dans ces villes aussi, l’entraînement commence, avec plus ou moins de réussite, selon les contextes.


Viktor pose avec le maillot de l'équipe, affichant le logo de son principal sponsor aux côtés de différentes personnalités : l'ancien ministre des sports bulgare Svilen Neykov (en haut à gauche), Mel Young, président-fondateur de la Coupe du Monde des sans-abri (en haut à droit) et Peter Schmeichel, ancien capitaine du Manchester United (en bas). © Sports Management Bulgaria. 


Grâce à son expérience, Viktor développe un modèle économique d’une efficacité redoutable, à tel point qu’il en dévoile les secrets, lors d’une conférence, aux collègues des autres pays : trouver des ambassadeurs attractifs, offrir aux médias des nouvelles enthousiasmantes, créer l’émulation pour garantir aux sponsors un retour sur investissement en publicité équivalent à cinq fois le montant donné au départ... « Faire en sorte que tout le monde soit content, » résume Viktor qui, tout en consacrant la moitié de son temps à une mission sociale, constate que son centre sportif bénéficie de retombées positives. Les coachs, désormais au nombre de sept, bénévoles, sont remerciés par quelques avantages en nature et, surtout, ont l’opportunité de développer des compétences en entraînant une équipe nationale.


Education complémentaire : amour et liberté

Si la pratique du football a de puissants effets collatéraux, Viktor monte d’autres projets pour donner aux joueurs toutes les chances de s’en sortir. Certains participent ainsi à un programme éducatif qui s’appuie sur la méthode suggestopédique inventée par le psychologue bulgare Georgi Lozanov. Cette approche, évaluée de façon positive par l’Unesco en 1978, vise à augmenter les capacités d’assimilation et de mémorisation, notamment dans l’apprentissage d’une langue étrangère, en s’appuyant sur une dynamique de groupe positive et des interactions épanouissantes. Viktor, qui a lui même expérimenté la méthode, est convaincu de son efficacité : « Cela fait des individus libres d’esprit et créatifs… Ces jeunes, qui jusque là n’ont jamais reçu d’amour, se transforment. »

Deux volontaires ont ainsi été formés à la suggestopédie, puis ont chacun assuré un cours de 25 heures auprès des joueurs. Pour trouver les financements nécessaires à la formation de nouveaux professeurs, Viktor ne manque pas d’idées. Par exemple, la mise au point par des herboristes puis la commercialisation d’une « super nourriture » saine, équilibrée et énergisante, pour renforcer les muscles du corps comme ceux du cerveau.    

 L'équipe masculine bulgare remporte la Poznan City Cup. © Sports Management Bulgaria. 

En effet, si les objectifs de réalisation personnelle et d’insertion sociale priment sur le reste, tout est pensé pour que la réussite sportive advienne aussi. En 2013, pour sa deuxième participation au Mondial, la Bulgarie remporte l’un des trophées, la Poznan City Cup. A Sofia, une équipe de futsal (football en salle) est en train de se monter avec les joueurs les plus talentueux. L’ambition, d’ici deux ou trois ans, est de constituer une véritable équipe professionnelle, celle qui représentera les Bulgares, avec ou sans toit.



Impacts

En 2013, 70 jeunes hommes et 11 jeunes femmes s’entraînent au football dans 5 villes de Bulgarie : Sofia, Plovdiv, Stara Zagora, Vratsa et Blagoevgrad.

Petit à petit, les joueurs acquièrent des qualités : la régularité, le respect, l’esprit d’équipe. Ils retrouvent une vie plus stable (emploi dans la durée, logement, reprise d’études, etc.).

En août 2013, 26 joueurs participent à la Coupe du Monde des sans-abri en Pologne, avec la possibilité de rencontrer des jeunes issus de 69 autres pays.


Des ponts

Entre des jeunes en situation très précaire et le football, le monde du sport et l’ensemble des habitants des villes concernées, à travers les médias et les processus d’insertion sociale.

Entre des jeunes adultes du monde entier, connaissant ou ayant connu de grandes difficultés.   

Les équipes bulgare et polonaise féminine, après la rencontre. © Sports Management Bulgaria. 



Les leçons de Viktor

La recette du succès : « Pour réussir, il faut deux choses : l’amour et la discipline. Je ne veux pas aider ces gens, je veux créer des opportunités qui leur permettent d’initier en eux un changement durable. Quand ils sont prêts, la vie leur donne une chance. Nous les aidons simplement à devenir plus prêts. »

Faire ce qui nous rend heureux : « Lorsque j’étais plus jeune, j’étais fan d’une des équipes locales de Bulgarie et ça me rendait très heureux. Puis, j’ai perdu ce sentiment en découvrant que tout n’était pas clair dans le milieu du football. Maintenant, avec mon équipe, j’éprouve de nouveau ce merveilleux sentiment ! La vraie raison, c’est que je suis heureux de faire ce que je fais. »



Pour en savoir plus, visitez le site Internet de Sports Management Bulgaria et la page Facebook de Homeless World Cup Bulgaria





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