lundi 12 mai 2014

Des briquettes de biomasse contre la pauvreté et les préjugés


A l'est de la Hongrie, deux femmes qui portent le même prénom se battent à leur façon contre l'extrême pauvreté et contre le racisme le plus toléré d'Europe. Dans ces villages  isolés de tout, la population est majoritairement d'origine rom. Pour que les enfants des familles pauvres apprennent à aimer apprendre, Nóra L. Ritók a créé il y a 14 ans une école qui s'appuie sur l'art pour développer les talents. Il y a trois ans, Nóra Feldmár terminait ses études d'écologie industrielle et a rejoint l'association de Nóra avec un projet : accompagner les villageois dans la mise en place d'un chantier de fabrication de briquettes de biomasse. Parce que la maîtrise d'une technologie, même simple, peut changer la vie et les rapports entre les hommes.   
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A Told, six des 360 habitants avaient un travail "formel" en 2013. Parmi ces six personnes, une seule est d’origine rom, alors que les Roms représentent environ 80% de la population. Le village de Told est situé à quelques kilomètres de la frontière roumaine. Pendant les quelques heures passées sur place, j'ai été frappée par une bande sonore incroyable : les coups de pioche, les voix que je ne comprends pas, le vent, les rires, le chant du coq… Les femmes font des allées et venues entre le champ et le jardin où nous nous trouvons. Plusieurs hommes sont en train de travailler, les uns attelés à la construction d’un chemin bétonné, pendant que d’autres font avancer le processus de confection des briquettes de biomasse.

Cette petite brique, composée d’un mélange de résidus agricoles et de papier usé, est en train de changer beaucoup de choses ici. La façon de passer le temps. La manière de se chauffer, l’hiver. Peut-être aussi la façon d’envisager l’avenir, de croire en de meilleures conditions de vie. D’imaginer qu’il est possible de s’entendre correctement avec ses voisins, même sur le long terme. Roms et non-Roms. Mais aussi Roms de Hongrie, Roms Vlach et Roms de Roumanie. Et lentement, très lentement, cette briquette pourrait même changer l’image des populations d’origine rom en Hongrie.


C’est ça, en premier, qui a motivé Nóra Feldmár : "Je suis intrinsèquement contre le racisme". La jeune femme dégage un calme serein, mais je sens que ça bouillonne pas mal en elle. Pour Nóra, il existe un décalage révoltant entre les préjugés qui grandissent aujourd’hui en Hongrie sur les personnes d’origine rom et les conditions de vie déplorables que subissent ces populations dans des villages comme Told. Aucune possibilité d’accéder à un travail légal et rémunéré correctement, des logements complètement insalubres, un isolement géographique qui enferme. La pauvreté la plus extrême au cœur de l’Europe.

Nóra n’a pas, à l’origine, de lien particulier avec cette région de la Hongrie. Elle a grandi à Budapest et a achevé sa scolarité dans un lycée britannique. Elle est ensuite partie étudier le design de produit en Grande-Bretagne, puis l’écologie industrielle aux Pays-Bas. Nóra s’intéresse alors aux technologies écologiques susceptibles d’améliorer la vie des plus pauvres. "Dans mon master, il n’y avait pas spécialement de focus sur les questions sociales. On était quelques uns à s’y intéresser, mais ce n’était pas le plus commun." Nora découvre que, dans des pays en voie de développement, des ONG telles que la Legacy Foundation introduisent des technologies simples adaptées à des villages dotés d’un minimum de ressources, comme les briquettes de biomasse. En se rapprochant de Nóra L. Ritók, fondatrice de la Real Pearl Foundation, la jeune Nora trouve en Told un terrain d’expérimentation et de réflexion pour son mémoire de fin d’études.


Petit à petit et en s’appuyant sur tout le travail réalisé depuis des années par la Real Pearl Foundation dans le village, "Kish Nori" ("petite Nori"), comme ils l’appellent désormais ici, réussit à convaincre un nombre suffisant de personnes de rejoindre le chantier de confection des briquettes. Pour les habitants, ce chantier est intéressant à plus d’un titre :
  • Ils apprennent à maîtriser une technologie, même simple, et en retirent de la fierté ;
  • Ils travaillent entre pairs autour d’un projet qui a du sens. Ils partagent un objectif, susceptible de souder les différentes composantes de la communauté villageoise ;
  • En échange du travail fourni, les familles impliquées reçoivent un certain nombre de briquettes qui leur permet de se chauffer de façon saine l’hiver (en l’absence d’alternative au bois qui coûte cher, les habitants font brûler toute sorte d'objets de façon dangereuse et inefficace) ;  
  • Le chantier des briquettes peut conduire les habitants à participer à d’autres projets collectifs : jardin partagé, ateliers de cuisine, rénovation de l’isolation des maisons… En s'impliquant dans ces différentes activités, ils améliorent leurs conditions de vie. Dans le village, un climat de convivialité et de solidarité grandit peu à peu.
Au-delà de ces intérêts directs pour le village, le projet "briquettes" peut contribuer à  prouver au reste de la Hongrie que les Roms travaillent, et travaillent bien, et n’aspirent qu’à se rendre utiles lorsqu'ils en ont la possibilité. C’est ce qu’espère Nóra.



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